vendredi 19 avril 2024

Les espèces n'existent pas

 


Afin de lutter contre le spécisme (discrimination morale basée sur l’espèce des discriminés), il semble approprié de rappeler une précision importante : les espèces n’existent pas.

Le concept d’espèce est une construction de l’imagination humaine, une abstraction d’utilité épistémologique, mais sans aucun type d’entité au sein de la réalité observable et objective. C’est l’une des nombreuses divisions de la méthodologie taxonomique, un système conçu pour la classification des êtres vivants basée sur une série de critères arbitraires et variables.

Cette classification commence par la catégorie des règnes (animaux, végétaux, etc.) et regroupe toutes les créatures de la planète en strates successives et selon leurs plus ou moins grandes similitudes (classe, ordre, famille, genre, espèce, race, etc.). Plus on descend dans la classification, plus on trouve de similitudes entre les organismes d’une même catégorie. Ainsi, étant donné que les espèces occupent l’une des catégories les plus primaires, il est logique de les considérer comme de simples rouages de leurs nombreuses représentations. Mais il serait possible d’aller encore plus loin, et de constater que ceux classés au sein d’une race ou d’une sous-espèce présentent des similitudes encore plus étroites.

Les espèces et la classification biologique sont une sorte de convention dont le but est purement fonctionnel. Nous, humains, avons tendance à tout organiser autour de raisons pratiques, et nous attribuons des noms et des rangs aux êtres vivants dans le même but que nous nommons et classons les couleurs. Imaginons que nous voulions parler à quelqu’un de notre rencontre avec un certain type d’organisme. Si nous n’avons pas les catégories taxonomiques, il faudrait s’armer de patience et commencer à décrire qu’il se déplaçait tout le temps, qu’il marchait sur quatre pattes, qu’il pesait 30 kilos, qu’il était couvert de poils, qu’il avait une queue, que son visage était allongé, qu’il avait de grandes oreilles pointues... Ne serait-il pas beaucoup plus simple de dire que nous avons vu un chien ? Eh bien, c’est essentiellement la fonction de la taxonomie. C’est essentiellement la fonction des espèces.

En fait, on pourrait presque dire que les espèces telles que nous les connaissons aujourd’hui n’existaient qu’au XVIIIe siècle, lorsque le naturaliste suédois Carl Linné a jeté les bases de la classification biologique moderne. Mais aujourd’hui encore, les paramètres qui les définissent restent flous. Les aspects à prendre en considération sont nombreux (morphologie, phylogénie, environnement, caractère, géographie...) et tous les scientifiques ne partagent pas la même idée de ce qu’est une espèce (il existe des dizaines de définitions différentes). Il y a un certain consensus concernant la capacité à se reproduire, c’est-à-dire, l’idée généralement considérée comme valable que ceux capables de générer une progéniture fertile sont membres de la même espèce (ce qui laisse les animaux naturellement stériles, comme les ligres ou les mules en dehors de la sphère des espèces par exemple) , mais même ce fait ne permet pas d’établir des limites claires. C’est en tout cas un critère suivi avant tout par la zoologie, et il n’a pas et ne peut pas avoir la même valeur pour les autres disciplines.

Charles Darwin lui-même, dans son livre L’Origine des espèces, montre clairement l’inconstance de ce concept :

« Je considère que le mot espèce est donné arbitrairement, pour des raisons de commodité, à un groupe d’individus très semblables et qu’il ne diffère pas essentiellement du mot variété, qui est donné à des formes moins précises et plus fluctuantes. À son tour, le mot variété, par rapport aux simples différences individuelles, est également appliqué arbitrairement pour des raisons de commodité.»

L’éthique se fonde sur la logique et la réalité empirique, et non sur des idéalisations conçues pour des raisons de pragmatisme pur et simple. En clair, nous avons compris combien il est extraordinairement absurde de déterminer notre attitude à partir d’éléments qui ne sont même pas réels.

En plus d’être une injustice manifeste, le spécisme est un non-sens absolu.


Igor Sanz, "Las especies no existen", Lluvia con truenos, 23 octobre 2024.

Traduit de l'espagnol par Jérémie Lopez, revu et corrigé par Prisca Loosen et Angèle Chenon.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les peuples autochtones et le véganisme

  Les autochtones sont ces personnes qui ne sont sauvées de l'oubli que quand quelqu'un mentionne le mot « véganisme ». Il s’agit d...